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Grand Témoin : Bernard Devert et les trente ans d'Habitat et Humanisme

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Grand Témoin : Bernard Devert et les trente ans d'Habitat et Humanisme
Céline Vautey - Le 13-15 rue Delandine Lyon 2è, L'Espace Emmanuel Mounier

Habitat et Humanisme a un peu plus de trente ans. Bernard Devert, qui en est à l'origine, est devenu le père Devert à l'âge de 40 ans, le 27 juin 1987. Cet ancien promoteur immobilier était à la tête d'une entreprise de 18 salariés, nommée « Innovation et construction ». Les deux termes pourraient être accolés à Habitat et Humanisme, qui ne cesse d'inventer pour briser les ghettos et les solitudes, et créer des liens grâce au logement. Propos recueillis par Agnès Giraud-Passot et Eric Séveyrat

Vous devenez prêtre à quarante ans. Une vocation tardive ou une décision mûrement réfléchie ?

Comme toujours, la vie est faite de rencontres qui, parfois, nous bousculent. Dans les années 1967-1968, alors que j’étudiais en fac de droit, je songeais à devenir prêtre. Mais mon accompagnateur spirituel me conseillait de commencer par travailler. Et puis je voulais continuer à avoir une vie au sein de la société et ne pas passer par le séminaire d’où j’avais été mis à la porte ! Monseigneur Albert Decourtray a trouvé cette démarche intéressante et il a suivi mon parcours théologique. Il m’a ordonné prêtre sept ans plus tard, le 27 juin 1987.
Au cours de ces années, je poursuivais ma vie professionnelle et j’avais créé une société de promotion immobilière, « Innovation et construction ». J’avais été marqué, voire blessé, dans ma jeunesse, par la ghettoïsation qui se développait à cette époque. J’ai pourtant vécu dans le quartier d’Ainay, qui était plutôt classe moyenne, à l’époque. Ainsi, je m’interrogeais sur une autre approche de l’acte de construction. J’étais déjà fortement engagé sur la question de la mixité sociale.

1985 et 1987 sont deux grandes étapes de votre vie : la création d’Habitat et Humanisme et la prise d’habit. Un lien indéfectible entre les deux ?

Certaines dates marquent les esprits. J’évoquerais celle de la rencontre avec une dame âgée, seule, qui avait tenté de mettre fin à ses jours, car elle allait être expulsée de son logement insalubre dans le troisième arrondissement de Lyon, et relogée dans un autre quartier. Elle ne voulait pas quitter cet immeuble placé sous le coup d’une fermeture administrative en vue d’une démolition et d’une reconstruction. « La vie ne vaut la peine d’être vécue que si l’on a des relations », me dit-elle. J’ai compris qu’elle avait raison. Elle m’envoyait un message.
J’ai vendu les parts de ma société qui employait alors dix-huit personnes et j’ai créé Habitat et Humanisme. Monseigneur Decourtray a tout de même réfléchi à l’ambiguïté d’ordonner un prêtre travaillant dans l’immobilier, mais il m’a encouragé à m’engager dans le monde économique. On ne parlait pas encore d’économie sociale et solidaire mais il s’agissait néanmoins d’un véritable prototype.

Sur quels principes s’est fondé le mouvement Habitat et Humanisme ?

L’intérêt de cette approche innovante était de réaliser un acte de solidarité. L’économie doit permettre aux gens de poursuivre leur chemin et ne doit pas les mettre sur le bas-côté. Cette approche de la réconciliation entre l’humain et l’urbain, entre les mondes économique et social, a été l’intuition profonde qui a conduit à la naissance d’Habitat et Humanisme. D’après Saint-Exupéry, « le prophète n’est pas celui qui dit l’avenir, il est celui qui le rend possible ». Comment rendre possible l’avenir de cette vieille dame qui se demandait si sa vie avait encore du sens, si l’on pouvait avoir un peu de considération pour elle?Finalement c’est elle la vraie fondatrice d’Habitat et Humanisme !

Et puis des gens ont cru au projet et m’ont accompagné, notamment Jean-Paul Chifflet, directeur du Crédit agricole, Hugues Sibille, président du Labo de l’économie sociale et solidaire, Alain Mérieux et de nombreux hommes et femmes qui ont trouvé l’idée originale et l’ont soutenue. Ils étaient conscients qu’on ne pouvait plus continuer avec cet urbanisme. A vouloir ghettoïser, on joue au pyromane. Habitat et Humanisme, c’est une saga de rencontres.

Quelles étaient vos convictions personnelles pour vous lancer dans une telle aventure ?

Je marchais de longues heures avec mon père, durant lesquelles nous bavardions. Il avait de grandes qualités humaines. Il avait été dans les camps de concentration et il refusait de se laisser détruire par le mal. Il voulait renverser les forces du mal et les transformer en forces du bien. Ma vocation n’est sans doute pas indifférente à ces paroles. Je crois qu’il existe trois pouvoirs : du mal, du temps et du cœur. J’ai essayé de faire en sorte que ma vie soit marquée par cette ouverture. Le regard sur l’autre est très important.

Comment réussissez-vous à suivre deux chemins en même temps, prêtre et promoteur ?

Je suis resté moi-même, un Lyonnais un peu secret. Et je suis toujours intervenu sur des domaines d’activité que je connaissais. Le vrai spirituel est celui qui est humain.  En célébrant quatre baptêmes dans des villages d’insertion à Saint-Priest, j’ai rencontré des populations Roms qui ont peu d’avenir, pas d’estime d’elles-mêmes. Depuis qu’ils ont intégré ce village en décembre dernier, des liens se sont créés, un chemin se construit. Le regard qu’on porte sur l’autre fait vivre. Là, on est vraiment au cœur d’une dimension spirituelle.
Les logements Habitat et Humanisme proposent une ouverture à l’autre. Cette approche de la fragilité devient un chemin d’humanité. Nous avons beaucoup progressé sur ce point en 30 ans, car autrefois, la fragilité était la faiblesse. J’ai été aumônier du Centre Léon Bérard pendant onze ans et j’y ai découvert que la vigilance envers les personnes fragiles devenait possible. Avec des médecins, nous avons d’ailleurs créé un lieu d’accueil à Villeurbanne, l’Hospitalité de Béthanie, pour les malades qui sont seuls à leur sortie de l’hôpital.

Vous êtes un promoteur du « vivre ensemble ». Comment ce concept a-t-il évolué ?

Les logements sociaux sont aujourd’hui imposés par la loi SRU. Mais ce « vivre ensemble », auquel on a cru, est bien souvent une cohabitation. Il faut un « faire ensemble ». Il faut accepter l’autre dans sa différence. Car il n’est pas une charge, il est une chance. Cela commence avec l’accueil des enfants à l’école.
Notre société est marquée par la perte de l’estime de soi. Le logement, l’habitat sont des signes de respect qui doivent aider à retrouver confiance. Les Eglises sont là pour voir, constater la déchirure sociale, refuser le jugement et agir.
La crise économique et sociale est tellement grave qu’il faut imaginer des solutions pour réconcilier l’humain et l’urbain. La précarité va plus vite que notre capacité à la réduire. On ne peut pas rester dans une fatalité. Habitat et Humanisme est une sorte de laboratoire de la diversité et de la mixité sociale.

Quels liens aviez-vous avec l’Abbé Pierre ?

J’étais allé le voir. Il m’avait encouragé sans me proposer de le rejoindre. Il m’avait dit : ‘‘Allez-y, réalisez votre projet, si je vous demandais de venir avec moi, vous seriez intégré dans notre structure avec les Compagnons, c’est une autre démarche...’’

Vous parlez du pouvoir du cœur, mais il vous a fallu affronter le monde de l’argent ?

Paradoxalement, les banquiers et financiers ont suivi. Quand on reste sur le plan institutionnel, on fait face à des blocs. Quand on veut être créateur, il faut sortir les gens des cases où on les place. Mais l’on n’est pas créateur tout seul. Dans le développement d’Habitat et Humanisme, nous avons eu un coup de sifflet de la Caisse des dépôts et consignations et de Bercy en 1992. On nous a dit qu’on était en infraction, que nous faisions de l’épargne publique sans avoir les visas, ce qui était passible de sanctions pénales. Je me suis rendu à ce qui s’appelait à l’époque la COB (commission des opérations de bourse). On m’a fait comprendre qu’on ne pouvait pas nous accepter : trop petite structure ; en plus, on travaillait avec des gens en difficulté, ce n’était pas sérieux. Et puis ce fut un banquier du CIC, en 1992, qui a pris le dossier, qui l’a instruit, qui est allé à la COB. Il nous a obtenu le premier visa. Ce qui montre bien qu’Habitat et Humanisme est une saga de rencontres. Sur l’urbanisme, il y avait beaucoup de gens convaincus qu’il fallait faire quelque chose, que nous avions été les pyromanes de nos propres quartiers, en créant des ghettos ! Beaucoup ont trouvé l’idée intéressante et originale et se sont levés pour soutenir Habitat et Humanisme. L’idée a essaimé partout en France, et, je dois le reconnaître, nous avons beaucoup joué sur le registre du prêtre-promoteur. En cela les journalistes nous ont beaucoup aidés.

Habitat et Humanisme innove toujours, avec cet Espace Emmanuel-Mounier que vous venez d’inaugurer, une opération inédite en France, qui a mobilisé 17 M€ ?


C’est grâce à notre expérience avec le Centre Léon-Bérard (canceropôle) et l’Hospitalité de Béthanie à Villeurbanne que l’idée est venue de créer l’Espace Emmanuel-Mounier. Il y avait un appel à idée sur le site des anciennes prisons Saint-Paul/Saint-Joseph. Nous avons répondu mais nous n’avions pas la solidité financière de la Catho (Université). Il nous a fallu une caution bancaire, c’est Norbert Dentressangle (entreprise de transport) qui nous l’a fournie.

Dans ce projet on va au-delà de l’urbanisme…

Oui, cela consiste à mélanger 90 étudiants avec autant de personnes âgées ou des personnes relevant de maladie. Nous avons 12 000 m2 de foncier, une chapelle désacralisée ; l’immeuble compte 9 étages, avec 140 logements ; tout est complet. Il y a même une dizaine de grands logements où les personnes des deux catégories cohabitent. On revient à l’idée de « mixité » des générations, de l’entraide… Les étudiants choisissent de donner un peu de leur temps, en fonction de quoi, ils bénéficient de tarifs de logement intéressants. Le but est de briser les solitudes. C’est aussi ce que nous souhaitons faire avec notre projet de la rue du Plat (ancienne catho) avec 51 logements inter générationnels.

Ses dates clés

1er janvier 2009 : promu chevalier de la Légion d’honneur

27 juin 1987 : ordonné prêtre par Mgr Albert Decourtray

1985 : création d’Habitat et Humanisme

7 avril 1947 : naissance à Lyon

 




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