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Guillaume Decitre : à livre ouvert

le 03 février 2017 - Julien THIBERT - Grand témoin

Guillaume Decitre :  à livre ouvert
Ph.C.Vautey - Guillaume Decitre

A la tête d'une entreprise centenaire, 110 ans exactement cette année, Guillaume Decitre est à la manoeuvre du groupe éponyme depuis dix ans. Cet entrepreneur aux (presque) mille vies, dont la culture des affaires trouve sa source dans la Silicon Valley, a retraversé l'Atlantique pour redonner au monde du livre un coup de jeune, mâtiné d'innovation technologique et de vision stratégique.

Avez-vous entamé 2017 comme les autres années ?
Chaque année est différente, il n’y a pas eu de tonalité particulière lors de mes vœux aux équipes dans le sens où notre cœur de métier reste le même : contribuer au bonheur et à l’éducation des gens par l’accès aux livres et aux loisirs culturels. C’est la raison d’être du groupe. Ce qu’il faut noter en revanche c’est notre 110e anniversaire cette année. Mon arrière grand-père, Henri Decitre, a débuté en 1907, et cela fera dix ans que je dirige l’entreprise.

Comment se porte le marché du livre ?
Il s’agit du plus important marché en France au niveau des loisirs culturels devant le cinéma par exemple. C’est un marché qui subit des évolutions importantes car même si la très grande majorité des livres sont encore vendus dans les magasins ils se vendent de plus en plus sur internet. Les gens lisent encore beaucoup du livre papier, grâce aux librairies, soit 97 % des ventes de livre en France. Pour autant la vente de livres numériques est en croissance régulière. Elles ont crû de 20 % en 2016. L’enjeu de Decitre, présent sur Internet depuis 1997, c’est d’accompagner ces changements au service de nos clients.
L’année 2016 a vu l’ouverture de deux librairies (Annemasse et Levallois-Perret) pour un total de dix magasins.

Comment se diversifier sur un marché du livre numérique trusté par des géants ?
Quand on a démarré il y a cinq ans la plateforme TEA  (NDLR : The Ebook Alternative), un certain nombre de personnes nous ont soutenus mais une  très grande majorité nous a pris pour des fous. Nos concurrents sont en effet Amazon, Apple, Google, Rakuten... Il s’agit pour nous d’offrir une solution complète qui permette à un libraire de vendre des livres numériques avec une solution qui intègre l’ensemble du catalogue au même prix que le livre papier. Et une qualité d’expérience qui soit bonne. Aujourd’hui nous avons cette solution, en points de ventes en France, et présente sur 25 sites Internet. Nos clients sont : Cultura, le Furet du Nord, France Loisirs, Système U, Auchan ou encore Eyrolles ou Boulanger. Nous possédons aujourd’hui 5% de parts de marché. Nous restons plus petits que la concurrence mais notre taux de croissance de vente d’ebooks est de 65% le triple de celui du marché .
2017 va être l’année où nous allons lancer TEA en tant que marque grand public.

Il reste donc de la place ?
Oui. L’idée c’est d’avoir le même catalogue et les même prix qu’Amazon, avec le plus grand réseau de distribution physique : 1 000 points de vente ! On forme les libraires, on les sensibilise à ces nouvelles technologies. Le Furet du Nord par exemple est passé en production l’été dernier et s’inscrit sur des courbes de croissance très importantes car progressivement leurs libraires comprennent qu’il y a une demande et que ce n’est pas si compliqué à utiliser. En 2017 nous rajoutons les livres anglais ou espagnols car il y a une demande grandissante.

Quel accueil vous est fait par vos clients potentiels?
Il est excellent en magasin, en particulier avec la vente de liseuses. Parallèlement nous avons un travail de pédagogie pour expliquer aux clients qu’ils peuvent utiliser leur Smartphone ou leur tablette et continuer à acheter les livres numériques chez leur libraire. On leur explique que nous sommes une entreprise française qui paie ses impôts en France, qui emploie des gens en France, c’est un discours qui porte. Et lorsqu’on leur explique que nous travaillons dans un environnement ouvert versus un environnement propriétaire, c’est un argument décisif. ça explique la croissance de notre plateforme TEA avec un CA de 4,5 M € sur 2016, en augmentation de 45%

C’était dans vos plans dans vos plans de revenir aux affaires ?
Jusqu’en 2008, ce n’était pas prévu. A l’époque j’étais administrateur. Mon père est tombé gravement malade et je suis revenu donner un coup de main, puis j’ai eu envie de poursuivre l’aventure. J’ai donc repris l’entreprise familiale et rapatrié femme et enfants des Etats-Unis où nous vivions depuis 10 ans.

Est-ce facile de quitter un environnement tel que la Silicon Valley ?
J’ai travaillé plusieurs années dans le capital-risque en Silicon Valley, puis co-fondé une start-up à San Francisco nommée Placecast (publicité géolocalisable sur mobile). Ce n’est jamais simple de partir après dix ans dans un tel écosystème, où j’ai beaucoup appris, et gardé de nombreux amis. Mais le défi en France était passionnant. En revanche je n’avais jamais dirigé d’entreprise de cette taille et j’ai du apprendre. Le choc culturel a été brutal.

Le fossé entre le livre papier et l’arrivée des nouvelles technologies se creuse-t-il ?
On a tendance à opposer livre papier et livre numérique alors que les deux supports sont complémentaires. Ce ne sont pas les mêmes usages, ni les mêmes expériences d’achat.
Le conseil de nos 120 libraires reste primordial, la qualité du fonds aussi. Une librairie moyenne en France possède entre 3000 et 10 000 livres, chez Decitre nous avons entre 50 000 et 90 000 références.  Il sort 7000 livres nouveaux par mois en langue française. Et le catalogue existant se monte à 650 000 titres, c’est considérable.

Comment appréhendez-vous le marché mondial du livre ? Quid de la croissance dans ce contexte dématérialisé ?
Si des librairies sont nées il y a plusieurs siècle ans c’est parce qu’il y avait de bons auteurs et des éditeurs, dans un contexte de propagation des idées, de démocratisation de la culture. il y a un écosystème qui donne envie de lire. Nous ne sommes  jamais qu’un des éléments de cette chaîne de valeur. La France est un contexte différent de l’Angleterre, des Etats-Unis, ou du Congo. Il n’y a pas de généralités. Nous sommes dans un pays historiquement attaché au livre et à l’écrit. Le niveau d’éducation est fondamental. En France, malheureusement, il baisse. U n nombre grandissant de personnes ont des difficultés à lire. Notre système éducatif, premier budget de l’état doit être revu profondément pour permettre comme en Norvège, à chacun de sortir de l’école en sachant lire et écrire correctement et évidemment de permettre de développer son plein potentiel.

Votre livre de chevet ?
Je n’ai jamais un seul livre en cours. Je lis actuellement le dernier livre de Michel Serres, Darwin, Bonaparte et le Samaritain et je viens de terminer l’excellent livre de Thierry Frémaux Sélection officielle. J’attends avec impatience le prochain roman de Jean-Christophe Rufin, qui sort en mars et raconte l’histoire d’un Polonais qui a dirigé Madagascar au 18e siècle.


Comment se mesure l’impact du numérique sur votre activité ?
Nos ventes de livres sur internet, et de livres numériques sont en forte croissance, y compris en librairie.
Dans un contexte ou tout change le numérique nous force à clarifier le sens de notre activité, nous pousse à nous remettre en cause, à garder le meilleur de notre service, tout en innovant.

En cette année électorale, comment les chefs d’entreprises peuvent-ils faire entendre leur voix ?
Même si nos journées sont très remplies il me semble important que les chefs d’entreprises fassent entendre leur voix, et celles de leurs collaborateurs, élection ou pas.
En France, les dysfonctionnements s’aggravent, et les tensions montent. On a des normes trop nombreuses, trop complexes qui tuent l’activité économique et aggravent le chômage. Nous avons impérativement besoin de retrouver plus de lien social, et aussi plus de souplesse dans le droit du travail, d’encourager l’entrepreneuriat avec une politique économique et une fiscalité cohérentes avec l’Angleterre ou l’Allemagne.
J’ai eu la chance de rencontrer beaucoup de français dans le monde, qui réussissent très bien. C’est à notre tour, nous les français en France, de nous parler entre adultes, et de régler nos sujets avec pragmatisme. Les solutions existent et rien n’est jamais acquis, ni le pire, ni le meilleur.

Propos recueillis par Julien Thibert



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