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Laurent Abitbol, le roi des voyages

le 18 décembre 2016 - Propos recueillis par Antonio Mafra - Grand témoin

Laurent Abitbol, le roi des voyages
© Céline Vauthey

A la fin de l'année dernière, le dirigeant de Marietton Invest rachète Havas Voyages. La société, cédée par CarlsonWagonlit Travel, pèse 800 M€ de chiffres d'affaires alors que, la même année, le groupe lyonnais clôture l'exercice avec une facturation de 350 M€. Ce coup d'éclat permet à Laurent Abitbol d'accéder à la première place du podium français des agences de voyages. Il récompense aussi le parcours audacieux d'un entrepreneur autodidacte qui a su trouver les partenaires financiers pour son développement. En moins de 20 ans, la petite entreprise familiale de la rue Marietton (Vaise), où elle a toujours son siège social, a fait irruption sur un marché en voie de concentration et qui reconquiert du terrain face à internet. Retour sur une « succès story » qui a encore beaucoup de chapitres à écrire. Propos recueillis par Antonio Mafra

Comment se porte le secteur du tourisme ?


La crise est derrière nous, le marché reprend des couleurs. Même les attentats n’ont pas impacté le désir de voyages des Français. Une dizaine de jours après les événements, les gens ont oublié. Les clients ont reporté leur voyage, mais ne les ont pas annulées. Les vacances sont sacrées. Sur les longs courriers, nous avons enregistré une progression de 20 à 30 % cet automne par rapport à la même période de 2015. Nous devrions connaître une fin d’année exceptionnelle. Sur l’ensemble de l’exercice 2016, le syndicat des TO anticipe une hausse de plus de 7 %. Seul bémol, les marges déjà faibles se sont encore rétrécies.


Quelles tendances se dessinent pour cet hiver ?


Les destinations long courrier en « all inclusive* » n’ont pas changé. Dans le peloton de tête, nous retrouvons la Thaïlande, le Vietnam, la Birmanie, l’Ile Maurice, les Seychelles et les Antilles. A la fin de l’hiver, l’Amérique du Nord, qui attire les voyageurs entre février et octobre, retrouvera ses hauts niveaux. En revanche, nous assistons à un redéploiement de la clientèle sur les destinations moyen courrier. Le Maroc, la Tunisie et l’Egypte,  ainsi que le Turquie depuis 18 mois, se sont effondrés au profit de la Grèce, de l’Espagne et de l’Italie même si, dans ces pays là, les prix sont nettement plus élevés. Heureusement, la Tunisie et le Maroc, où nous nourrissons de bons espoirs pour 2017, reprennent des couleurs. A titre d’exemple, en 2010 nous vendions près de 100 000 séjours en Tunisie. En 2016, ce chiffre a été divisé par 10. Et nous serons contents si nous franchissons la barre des 25 000 en 2017. 

 

Quelles destinations sont appelées à se développer dans les prochaines années ?


Il n’existe plus aucun lieu confidentiel, de petit paradis oublié par les tours opérateurs. Toutes les destinations sont ouvertes. On constate seulement des déplacements comme en ce moment sur l’Iran qui progresse fortement. La grande masse des touristes français restera sur le Bassin méditerranéen qui propose les meilleurs prix. Aujourd’hui encore, la Tunisie offre le meilleur rapport qualité/prix


« Internet a perdu de sa superbe. Les clients reviennent dans les agences »


Les attentats ont-il eu un impact sur les comportements des touristes?

Pas autant qu’on pourrait le croire. La sur-médiatisation des attentats les a, en quelque sorte, banalisés. Les mouvements de boycott de telle ou telle destination refluent, sauf en cas de trop forte fréquence comme celle que connaît actuellement la Turquie. Les Français ont davantage peur de voyager dans les pays « à risques » que les Britanniques et les Allemands qui, par exemple n’ont jamais vraiment déserté l’Egypte. Et nous, tours opérateurs sommes les premiers responsables de ces craintes en fermant le robinet de certaines destinations. Le tourisme est un marché d’offre. Chaque fois que nous ouvrons une destination, comme récemment sur l’île grecque de Zante, les voyageurs répondent présent.

Les touristes français sont-ils différents des voyageurs européens?


Dans leur grande majorité, les touristes de l’Hexagone aiment les clubs famille francophones et les circuits organisés. Ils peuvent partager les mêmes produits avec les Italiens, les Belges et les Suisses. Mais pas question de les mélanger avec des groupes d’Allemands. Ce sont deux cultures du tourisme très différentes. Ne seraient-ce que pour une question d’horaires. Même en vacances, nos voisins d’outre-Rhin se couchent et se lèvent tôt.

Internet impacte-t-il votre activité ?


Hier oui. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Nous constatons une baisse des achats sur internet. Je ne parle pas des vols secs, qui ne font pas partie de notre cœur de métier. Mais en matière de séjours, les clients, même dans la tranche d’âge de 20 à 30 ans, retrouvent le chemin des agences où les prix ne sont pas plus élevés. Parfois même ils le sont moins. Les coups « foireux », les problèmes d’assurance, les promesses non tenues, l’absence de conseil en ont échaudé plus d’un. Lorsque, en 2010,  le trafic a été paralysé à la suite de l’éruption du volcan finlandais  Eyjafjallajökulll, tous les touristes ayant acheté leur voyage dans une agence sont rentrés chez eux.
Nous constatons que les clients consultent et s’informent sur internet avant de venir acheter leur voyage en agence. Internet devient un outil de promotion de notre offre dans une démarche « web to store » comme l’ont adoptée d’autres entreprises dans d’autres secteurs.

La stratégie « web to store » a-t-elle des répercussions sur les agences ?

Elle nous oblige à réorganiser nos espaces de vente avec la mise en place de « travel planers » qui n’auront pas de bureau, mais vous accueilleront dans un endroit agréable avec des écrans au mur qui diffusent les images de nos offres. Il faut que le client se sente bien pour acheter. Nous voulons, à l’image de qui a été fait rue du Président Edouard-Herriot à Lyon, créer l’agence de voyages du futur. Entre 2016 et 2018 nous investirons 7,8 M€ pour rénover les agences. Sans oublier les canaux de commercialisation  qui se développent, notamment dans les hypermarchés. C’est pour cela que, en 2015, nous avons racheté Auchan Voyages.


Comment a démarré votre aventure ?


Après le Bac et des études à l’Efap, j’ai fait mon service militaire dans la police. Je voulais devenir commissaire. Mais, je dois l’avouer, les niveaux de salaires ne correspondaient pas à mes ambitions. Je suis alors rentré, en 1991, dans l’entreprise familiale. A l’époque, Voyages Marietton réalisait un chiffre d’affaires de 30 MF, généré par 5 agences. En 2001, l’attentat du 11 septembre a provoqué une onde de choc dans le tourisme. Du jour au lendemain, le coût des avions est divisé par 7 ou 8. Je parviens à convaincre mon père d’un prendre un en location. Nous avons recruté 5 équipages. Le succès a immédiatement été au rendez-vous. La notoriété aussi. Pendant trois ans, nous offrions de meilleurs prix que la concurrence.

Comment avez-vous financé votre développement ?

Les fonds d’investissements se sont assez vite intéressés à nous. En 2007, à la faveur d’un premier Lbo, Siparex entre au capital. Cinq ans plus tard, un deuxième Lbo signe l’entrée de Rothschild. D’autres partenaires financiers les rejoindront par la suite. Dans les huit ans qui ont suivi la première opération, nous avons pris le contrôle de onze entreprises. Parmi elles, Auchan Voyages et surtout Havas Voyages, que nous avons racheté à CarlsonWagonlit Travel. La marque vole de nouveau sous pavillon français. Fin 2015, Havas Voyages employait 800 personnes pour un chiffre d’affaires annuel de près de 800 M€. Alors que nous avions réalisé 350 M€ de chiffre d’affaires l’an dernier, nous devrions terminer l’exercice à 1,2 Md€ grâce à ces deux acquisitions qui nous ont permis d’accéder au rang de n°1 des tours opérateurs français.


« Nous voulons rester le n°1 sur le marché sur le marché des voyages en France »


Qui contrôle le capital de Marietton Invest ?


La famille Abitbol, dont mon frère Stéphane, possède 50 % du capital ; Siparex, Rothschild, la Cera et Carvest contrôlent l’autre moitié. Notre endettement, qui nous coûte 4 M€/an, est tout à fait supportable. Mais après les deux opérations de croissance externe que nous avons réalisées l’an dernier, nous allons faire une pause. Si d’autres opérations d’envergure devaient intervenir, elles se feront avec l’appui de nos partenaires. Je n’ai aucune intention d’introduire le groupe en bourse.

Voulez-vous dire que le marché continue de se restructurer ?


Le marché du tourisme de masse va continuer à se concentrer. Alors que nous prenions le contrôle d’Havas Voyages, l’Allemand TUI rachetait Transat  (Voyages Transat et Look Voyages). Sans compter l’Anglais Thomas Cook qui a racheté Jet Tours il y a plusieurs années. Il reste encore beaucoup de cibles. Mais nous attendrons la fin de l’année 2017 pour nous y intéresser. Nous voulons rester le n°1 sur le marché.

Pourquoi le marché français se concentre-t-il ?


Depuis une vingtaine d’années, la profession n’a guère changé. Marché de niches de voyages individuels et en petits groupes, la France compte encore quelque 500 agences de voyages indépendantes. Vieillissante, avec des marges de plus en plus serrées, la profession ne fait plus rêver. Or, je pense que dans les années à venir le tourisme en groupe se développera et que les voyages en solo diminueront. Dans ce contexte, seuls les grands groupes peuvent offrir des prix attractifs.


Vous avez pris la présidence de Selectour/Afat. De quoi s’agit-il ?


Premier réseau français d’agences de voyages, ce groupe coopératif fonctionne comme les hypermarchés Leclerc, comme une centrale d’achats et de paiements. Il représente 531 entreprises, 1 200 points de vente en France qui emploient plus de 4 000 salariés et pèsent près de 3,5 Md€ de chiffre d’affaires.

*all inclusive
Née en République dominicaine, la formule All inclusive est le type de forfait le plus abouti qui,  contrairement à la pension complète, comprend tout jusqu'aux consommations de bar à toute heure de la journée.

Marietton Invest en chiffres


Effectif 1 300 collaborateurs
450 agences
10 implants dans les entreprises
35 plateaux d’affaires
Activité: 40 % tourisme d’affaires, 40 % tourisme particuliers et 20 % événementiels et groupes
Chiffres d’affaires 2016 : 1,2 Md€
Ebitda 2016 : 12 M€


Ses dates clés

2015
Rachat de Auchan Voyages et de Havas Voyages
2007
Premier Lbo avec l’entrée de Siparex au capital et rachat de Aerosun

2001
Location du premier avion après les attentats du 11 septembre
1991
Entrée dans l’entreprise familiale

1965
Naissance à Lyon





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