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Stéphanie Paix investit sur la banque de demain

le 01 décembre 2016 - Propos recueillis par Antonio Mafra - Grand témoin

Stéphanie Paix investit sur la banque de demain
© Céline Vauthey

D'un côté, le frémissement des taux d'intérêt, anormalement bas, n'est qu'un feu de paille en l'absence de perspectives inflationnistes. De l'autre, la réglementation bancaire impose des niveaux de fonds propres toujours plus élevés. A cet effet de ciseaux, s'ajoute la digitalisation, saut dans l'inconnu pour un secteur bancaire attaqué par les FinTechs et les Gafa. Comment les banques relèvent-elles ces défis ? Stéphanie Paix, président du directoire de la Caisse d'Epargne Rhône Alpes répond sans langue de bois, mais avec la sérénité d'une dirigeante de banque coopérative indifférente aux diktats des marchés financiers. Propos recueillis par Antonio Mafra

Comment la crise de 2008 a-t-elle impacté le secteur bancaire ?


La crise, déclenchée en 2008 par la cessation de paiement de la banque américain Lehman Brothers, a provoqué des faillites et remodelé le paysage de la détention des réseaux. Mais elle a aussi rappelé à l’ordre les acteurs d’un secteur qui avaient peut-être oublié un élément fondamental de notre métier : prêter est une activité risquée qui exige des fonds propres. Or la recherche de rentabilité maximale, exigée par les investisseurs a conduit des banques à prendre des risques inconsidérés.

Les banques en ont-elles tiré des leçons ?


La crise a accéléré le mouvement d’une régulation, plus coordonnée en Europe avec la supervision unique de la BCE, qui oblige les banques à renforcer leurs fonds propres. Mais le problème est loin d’être réglé. Donald Trump a promis une dérégulation, autrement dit nous allons assister à une distorsion de concurrence puisque la BCE ne le suivra pas sur ce terrain. S’il apporte un élément de stabilité, le renforcement des fonds propres impactera la rentabilité. Il modifiera aussi le paysage européen, particulièrement en Italie où nous devrions assister à un mouvement de concentration du secteur.


La réaction de Donald Trump ne rejoint-elle pas les voix qui regrettent une réglementation excessive ?


Il n’est pas innocent que Revue Banque publie un long dossier sur la sur-régulation au moment où l’on parle d’un Bâle IV, qui risque de pénaliser les banques françaises davantage que les groupes américains, et de la permanence des taux bas. La flambée obligataire à laquelle nous assistons est liée à l’élection américaine mais aussi aux incertitudes politiques comme le référendum italien, le Brexit - du grand n’importe quoi - et les élections en France. La remontée des taux aura lieu. Quand ? Je ne saurai vous le dire. Mais pour le moment, en l’absence de redémarrage de l’inflation, la Banque centrale européenne n’accompagnera pas une remontée des taux dictée par les Etats-Unis.

Que pensez-vous des craintes suscitées par la Deutsche Bank ?


L’Allemagne offre un cas de figure original. Deux géants - Deutsche Bank et Commerzbank - affrontent plusieurs milliers de banques locales, coopératives, liées aux länder, qui financent l’économie et investissent dans les entreprises. C’est sans doute l’une des raisons du succès des ETI allemandes. Si Deutsche Bank suscite une crainte, ce n’est pas en raison de manque de fonds propres, mais de sa diversification vers des métiers qu’elle maîtrise moins bien. Pour améliorer ses ratios de solvabilité, une seule alternative : tailler dans le bilan ou nourrir ses fonds propres par une augmentation de capital. Elle devra faire le même choix stratégique que la BPCE qui s’est séparée des activités ne relevant pas de son cœur de métier.

 

"Les Français continuent à privilégier les fonds en euros, placement sans risques".

 

Les taux bas ont-ils un impact sur la structure de l’épargne ?


Normalement, l’épargne devrait profiter aux investissements. Or, en France, où elle est réglementée, l’épargne ne dépend pas des marchés. Les Français continuent à privilégier les fonds en euros, placement sans risques. Et comme les taux servis sont bas, nous assistons à une progression des encours de compte à vue qui ont augmenté de près de 50 % ces trois dernières années. Echaudés par la crise de 2008, les épargnants ont perdu l’habitude d’investir dans les actions qui permettent aux entreprises de se développer. Nous devons les accompagner et faire un effort de pédagogie pour que nos clients épargnent autrement.


Comment la Caisse d’Epargne Rhône Alpes, aborde-t-elle le défi du digital ?


Comme on aborderait un saut dans l’inconnu. Tous les métiers, toutes les industries sont confrontés à la dématérialisation. Notre secteur ne fait pas exception à la règle. Pour autant, personne ne peut dessiner aujourd’hui le visage de la banque de demain. Mais de grandes tendances commencent à se dégager qui imposent que nous changions notre manière de travailler. Et d’abord l’autonomie du client qui nous obligera à développer l’assistance technique qu’on appelle plus communément le « selfcare ».

Comment s’illustre cette autonomie ?


Aujourd’hui, chacun d’entre nous dispose d’applications sur son smartphone, tablette ou PC. Nous avons la banque en permanence dans la poche. Cette facilité a une contrepartie. Le client veut pouvoir obtenir une réponse, presque instantanée, d’une expertise. Dans ce nouvel environnement, la relation humaine s’avère fondamentale même si le contact ne passe par un face à face avec un conseiller en agence.


Qu’impliquent ces nouveaux comportements ?


Ils impliquent une approche moins généraliste de la part de nos conseillers appelés à se spécialiser. Un client qui aurait été séduit par un produit financier, distribué à l’autre bout de la planète, veut pouvoir discuter avec un interlocuteur qui connaît ce produit. La dématérialisation va modifier la géographie de notre réseau. Les questions auxquelles nous devons répondre sont simples : combien d’agences, à quelques endroits et pour y faire quoi ? Certains clients ont besoin de conseillers dédiés, d’autres pas. A nous de les identifier. Mais tous ont besoin d’une réponse rapide. Comment leur apporter cette réponse ? C’est l’un des enjeux de la banque de demain.


Le marché reste-t-il toujours aussi cloisonné entre particuliers et entreprises ?


Ils sont tendance à se rapprocher. L’an dernier, pour la première fois, la clientèle professionnelle demandait à renégocier ses crédits comme les particuliers l’ont fait pour leurs prêts immobiliers.


L’image de la banque a-t-elle changé ?


Oui, comme beaucoup d’autres institutions. Mais de là à en faire un simple guichet de facility management, il y a un pas que je ne franchirai pas. Je rappelle que le cœur de métier de la banque, un peu à l’image du notaire, reste le tiers de confiance. Et ce qui nous distingue des FinTechs. Elles ne seront jamais nos amies, mais nous travaillerons avec elles, la main dans la main.

Comment expliquez-vous ce paradoxe ?


Nos produits, nos organisations, nos cultures, nos modes de travail diffèrent. Au lieu de les ignorer, je préfère apprendre à les connaître, à m’inspirer de ce qu’elles ont de meilleur pour mieux nous armer face à la concurrence qui arrive de partout.

Pouvez-vous être plus précise ?


Dans quelques semaines va ouvrir la banque d’Orange qui affiche clairement sa volonté d’être le Free du secteur bancaire. De l’autre côté de l’Atlantique débarquent les géants du web, les fameux Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) qui proposent des offres de financement à leurs clients. Et même la finance collaborative, à l’image du crowdfunding, vient bousculer le marché du crédit.

Comment vous attaquent-ils ?


Je distingue deux catégories d’agresseurs. Et pour cela, je vais employer une métaphore. Souvenez-vous, les biscuits chocolatés de votre enfance. Il y a ceux qui les abordent par les coins. Ce sont les FinTechs qui inventent de nouveaux services et qui croquent la valeur, par petits bouts, sur les bords. Les autres, les Gafa, mangent le chocolat, ne nous laissant que le biscuit.


Comment comptez-vous défendre votre modèle ?


S’ils bousculent notre modèle, ils ne le détruiront pas comme d’ailleurs ne l’ont pas fait les banques en ligne. Mais je reconnais que ces concurrents nous obligent à être acteurs de notre propre changement.


Dans cette perspective, la Caisse d’Epargne Rhône Alpes a-t-elle des atouts que les autres banques n’ont pas ?


Banque coopérative, nous ne dépendons pas des caprices du marché qui pourrait nous imposer son calendrier. Pas de stress. J’ai naturellement une obligation de performance, mais je dispose d’une petite marge de manœuvre qui permet au groupe, en fonction de ses moyens, de s’adapter aux contraintes de la réglementation et de la montée en puissance de la digitalisation. Autre avantage, et non des moindres, le dialogue permanent avec nos clients et leurs représentants au sein de nos instances.

"Nous devrions terminer 2016 sur une année record en matière de crédits aux entreprises"

 

Comment se porte aujourd’hui l’économie française ?


On parle souvent du cartonnage et de l’intérim comme baromètres de l’activité économique. Il faut aussi mentionner le financement des entreprises. Profitant de la baisse des prix du pétrole et du CICE, elles se portent mieux et investissent. Nous devrions terminer 2016 sur une année record en matière de crédits aux entreprises. Par ailleurs, les taux bas permettent de solvabiliser les ménages. En revanche pour les comptes de résultats des banques, à un moment où justement elles ont besoin de plus de rentabilité, c’est une catastrophe. Dans le contexte actuel de renforcement des fonds propres exigés, on ne peut pas se permettre de voir décrocher la rentabilité.

Et comment se porte le groupe CERA ?


La baisse des taux impactera des résultats 2016 qui restent bons, avec un résultat net en progression. La Banque du Léman, qui se révèle une pépite, est en avance sur son plan de charge, la tour Incity génère ses premiers loyers et les investissements immobiliers commencent à porter leurs fruits. Dans l’avenir, ces nouveaux relais de croissance nous permettrons d’amortir les effets d’un maintien de taux d’intérêt à leur niveau actuel.

 

Ses dates clés

2016
Nommée présidente de Rhône-Alpes Cinéma


2011
Nommée président du directoire de la Caisse d’Epargne Rhône Alpes

2008
Nommée directrice générale de la Banque Populaire Atlantique

1994
Commence sa carrière à la Banque Populaire Rives de Paris

1965
Naissance à Suresnes



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