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Alain Guilhot, le pape de la lumière

le - - Grand témoin

Alain Guilhot, le pape de la lumière
PHOTO : Céline VAUTEY

Il le dit lui même dans un grand sourire : « Je me suis marié trois fois et j'ai divorcé trois fois, parce que je suis en fait marié à la lumière. » Architecte du premier plan lumière lyonnais à la fin des années 80, ce Stéphanois devenu citoyen du monde a dessiné, il y a plus de 30 ans, les contoursd'une nouvelle profession, aujourd'hui unanimement reconnue. Premier concepteur lumière de la capitale des Gaules, qu'il a imposée comme référence incontournable aux yeux du monde entier, ce passionné de voyages continue de sillonner la planète pour révéler et magnifier les beautés nocturnes des villes et des bâtiments qui l'inspirent.

Comment cette activité de mise en lumière de sites et bâtiments, qui a débouché sur la Fête des Lumières telle que nous la connaissons aujourd’hui, est-elle née dans la capitale des Gaules ?

Le premier plan lumière a été réalisé en avril 1989 à la demande de Michel Noir, qui venait d’être élu à la mairie de Lyon, et de son adjoint à l’urbanisme Henry Chabert. S’il y avait une date symbolique à retenir, ce serait donc celle là, bien que ce premier plan lumière ait été beaucoup moins ambitieux que les suivants. Ceci étant dit, le point de départ est un peu plus ancien puisque j’ai créé ma société, que j’ai baptisée Architecture Lumière, en 1977. Le tout premier bâtiment que j’ai « habillé » avec la lumière est d’ailleurs le siège de ma société. Il était installé dans l’immeuble que j’habitais, quai Saint-Vincent. J’avais imaginé cette mise en lumière à l’occasion du 8 décembre 1977. Dans les années qui ont suivi, la municipalité était tentée par la réalisation de mises en lumière pérennes, mais Francisque Collomb craignait que ces investissements soient perçus comme des dépenses inutiles par les Lyonnais. J’ai donc été obligé de trouver des solutions alternatives, en faisant financer ces investissements par des particuliers, des banques, EDF, le Comptoir Lyonnais d’Electricité, des associations de commerçants… André Soulier, alors adjoint au maire, était convaincu du bien-fondé de cette démarche et la Ville accompagnait le programme en prenant notamment en charge l’entretien des opérations.

Si l’on excepte le siège d’Architecture Lumière, quel est le premier site que vous avez mis en lumière à Lyon ?

Il s’agit de la rue Emile-Zola. Georges Cellerier, qui était président de l’association des commerçants, et Vital Pignol, son vice-président, ont été les premiers à comprendre tout le bénéfice que l’on pouvait tirer d’une telle opération. Ensuite, une fois le premier plan lumière engagé, les choses sont allées très vite. Brusquement il y a eu une sorte de déclic. Imaginez vous que le 8 décembre 1989, il y avait environ 3 000 Lyonnais pour admirer le travail qui avait été réalisé cours Vitton, place Kléber et place Maréchal-Lyautey ; et aujourd’hui, la Fête des Lumières draine entre 3 et 4 millions de visiteurs venus du monde entier. Plus de 350 mises en lumière pérennes ont été réalisées à Lyon depuis, et j’ai signé plus de 240 de ces opérations.

 

" Le 8 décembre 1989, il y a avait environ 3 000 Lyonnais pour admirer le travail... "

 

Au-delà de Michel Noir et Henry Chabert, quels ont été les autres acteurs importants dans cette longue histoire ?

Je tiens à insister sur le rôle qu’ont joué Michel Noir et Henry Chabert, car il est fondamental. Ils sont réellement à l’origine de cette prise de conscience sur le rôle que pouvait jouer la lumière dans l’animation de l’espace urbain. Ce sont eux qui ont permis aux concepteurs lumière de s’exprimer. C’est d’ailleurs à Henry Chabert que l’on doit le terme de plan lumière, qui est aujourd’hui décliné à travers le monde, comme il avait inventé le plan bleu pour le Rhône et la Saône, ou encore le plan couleur pour les façades de la ville. Ensuite, Raymond Barre et Gérard Collomb ont parfaitement compris le message et se sont attachés à prolonger le mouvement. Dans le même temps, sur le plan purement opérationnel, j’ai été rejoint assez rapidement par d’autres concepteurs lumière : Pierre Marcout, Roland Jeol, Laurent Fachard et Philippe Hutinet. C’est ainsi qu’est née ce que l’on appelle aujourd’hui l’école lyonnaise des concepteurs lumière.

Est-ce que cette « école » pèse encore d’un poids important aujourd’hui ?

Une chose est sûre, il y a bien un modèle lyonnais. Les élus du monde entier et les professionnels étrangers sont venus à Lyon pour s’imprégner de ce qui se faisait ici. Aujourd’hui, nous sommes encore une demi-douzaine à Lyon, mais on recense désormais quelque 70 concepteurs lumière en France et environ 200 dans le monde.

A titre personnel, quel est le site ou le bâtiment le plus marquant que vous ayez mis en lumière ?

Le plan lumière lyonnais m’a donné une légitimité et une reconnaissance qui m’ont permis de grandir et d’être reconnu dans le monde entier. J’ai donc eu la chance d’intervenir sur un grand nombre de projets emblématiques. Néanmoins, je garde une tendresse toute particulière pour la Mamounia, à Marrakech. Cette mise en lumière reste un moment important dans mon parcours. Un geste fort, car nous avons installé plusieurs milliers de projecteurs, mais aussi une expérience douloureuse, car cette mise en lumière a failli terrasser ma société.

Et quels seraient ceux sur lesquels vous aimeriez intervenir ?

Je rêve de faire Central Park, parce que c’est une figure de paysage urbain exceptionnelle de beauté, avec des problèmes de sécurité certes, mais aussi un problème d’identité visuelle. Le jour c’est magique, avec les reflets du soleil, mais la nuit c’est d’une tristesse insondable. J’ai déjà engagé des discussions avec des élus new-yorkais et des personnalités de la ville, mais la question du financement n’a pas encore été levée. Je suis pourtant convaincu que la ville de New York peut trouver des partenaires pour mener à bien ce dossier. Je rêve également de mettre en lumière le Taj Mahal.

Et à Lyon, y a-t-il des sites ou des bâtiments que vous aimeriez habiller de lumière ?

Oui, le parc de la Tête d’Or notamment. Mais ce n’est pas le seul. Il y a des mises en lumière que j’ai réalisées par le passé dont j’aimerais beaucoup m’occuper de nouveau. En fait, il faudrait reprendre ce qui a vieilli, parce que les techniques de l’éclairage ont évolué. On considère généralement qu’une mise en lumière a une espérance de vie qui n’excède pas 20 à 25 ans. Ce qui est à la fois beaucoup et peu, car une mise en lumière représente un véritable investissement. Il faut donc programmer cela petit à petit, étaler les opérations dans le temps. J’étais notamment intervenu sur la bibliothèque de la Part-Dieu à la demande d’Henry Chabert et j’ai vu qu’elle avait été refaite récemment par le fils de Roland Jeol. C’est une bonne chose, car les nouvelles techniques nous permettent de faire beaucoup mieux qu’il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, nous pouvons notamment travailler avec les LED, ce qui constitue un atout majeur pour la sensibilité et la finesse des mises en lumière.

 

" Désormais, la lumière est au contact de l'architecture, elle se marie avec elle "

 

Justement, quel regard portez-vous sur le travail de la lumière aujourd’hui ?

Comme je vous le disais, l’évolution des techniques est fondamentale. Lorsque j’ai démarré, il y a pratiquement 40 ans, je faisais de l’éclairage. Quand je suis intervenu sur l’hôtel-Dieu, je n’avais à ma disposition que de grands projecteurs et de grands bras de déport. Quand je regarde cela aujourd’hui, je me dis qu’il y aurait tellement mieux à faire maintenant sur un bâtiment aussi fabuleux que celui-ci. D’ailleurs, je ne désespère pas de concrétiser ce rêve, une fois que le projet de nouvel hôtel-Dieu sera achevé. Aujourd’hui, avec les LED on ne fait plus de l’éclairage ; on est enfin en capacité de faire exploser toute la tendresse et toute la sensibilité de l’architecture. On ne projette plus de la lumière, on l’intègre directement sur les éléments d’architecture qui composent les bâtiments, sur les trottoirs… Désormais, la lumière est au contact de l’architecture, elle se marie avec elle.

La lumière apporte donc une nouvelle grille de lecture de la ville ? 

Tout à fait. Elle est au service de l’architecture, du patrimoine et de l’histoire de nos villes. Elle peut aussi avoir un rôle pédagogique. En se promenant avec ses enfants au fil des rues, une fois la nuit tombée, on peut leur expliquer le patrimoine et leur montrer que le beau se respecte, quelle que soit l’heure de la journée. Et là encore les nouvelles techniques que nous pouvons mettre en œuvre jouent un rôle considérable. Les diodes électro-luminescentes ont une très faible dimension et nous pouvons les inscrire sur les façades pour qu’on ne les voit plus du tout. C’est notamment ainsi que j’ai travaillé pour le compte de l’université Lyon 3 sur le site de l’ancienne Manufacture des tabacs. Dans la journée, on ne voit pas  du tout les sources lumineuses, mais quand elles entrent en action la nuit, c’est un véritable tableau qui se crée et se renouvelle tous les soirs, avec un jeu de couleurs inattendues. J’aime intégrer la polychromie sur une façade, parce que l’être minéral a plusieurs fonctionnalités, plusieurs temporalités et que nous pouvons l’aider à vivre différemment suivant les nuits. On est un peu à la jonction des mises en lumière pérennes du premier plan lumière et de celles, plus éphémères, qui sont au centre de la Fête des lumières.

Ce message est-il facile à faire passer en direction des architectes eux-mêmes ?

C’est en effet l’une des difficultés que nous avons rencontrées. Dans un premier temps, les architectes considéraient que le bâtiment et son esthétique étaient des domaines réservés. Ils considéraient que nous n’avions rien à faire là dedans. Il a donc fallu expliquer que l’on apportait quelque chose de plus, qui complétait leur travail, et dire que l’on n’était pas là pour se substituer à eux mais pour les accompagner. Car c’est bien cela la réalité : nous sommes là pour magnifier leur travail, en apportant une écriture lumière de l’architecture lorsque tombe la nuit. Un concepteur lumière s’efforce de compléter la vie des bâtiments auxquels les architectes ont donné naissance. Cela nous a pris du temps, mais je crois qu’aujourd’hui nous avons réussi à faire passer notre message.

 

 

Ses dates clés

1945 : Naissance à Saint-Etienne
1976 : Création de la société Architecture Lumière et invention du concept d’architecte lumière
1979 : Première mise en lumière urbaine, rue Emile-Zola, à Lyon
1989 : Elaboration du premier plan lumière de Lyon
1994 : Mise en lumière du Musée de l’Ermitage à Saint-Petersbourg, première grande réalisation à l’international des concepteurs lumière lyonnais réunis sous la bannière de la Ville
2007 : Mise en lumière du stade Geoffroy-Guichard à Saint-Etienne




Jacques DONNAY
Journaliste

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