Fermer la publicité

André Gerin : « Les responsables politiques de notre pays doivent oser dire non à l'islam politique

le - - Grand témoin

André Gerin : « Les responsables politiques de notre pays doivent oser dire non à l'islam politique
C.Vautey

Maire communiste de Vénissieux pendant 24 ans et député du Rhône pendant 19 ans, cet ancien ouvrier des usines Berliet de Vénissieux a été le témoin privilégié de la montée en puissance de l'islam politique en France et notamment dans les banlieues. Libéré de tout mandat électoral depuis 2012, cet adepte du « parler vrai » n'en continue pas moins le combat qu'il a engagé dès 1995 pour redonner toute sa place à la République dans les ghettos qu'elle a contribué à créer. Initiateur de la loi proscrivant le port du voile intégral dans les lieux publics dès 2009, il appelle l'ensemble du personnel politique, droite et gauche confondues, à regarder la réalité en face et à prendre rapidement les décisions qui s'imposent pour replacer le vivre ensemble au centre du projet national.

Vous avez abandonné votre mandat de député en 2012 ; que faîtes-vous aujourd'hui et vous intéressez-vous toujours aux sujets sensibles que vous avez soulevés sur la place de l'islam politique en France, bien avant leur médiatisation ?

Je fais ce que je veux, quand je veux, si je veux… et je marche tous les jours pendant une heure. J'en profite pour aller acheter mes journaux, car je reste bien évidemment très attentif à l'actualité et je lis donc beaucoup la presse. Et pas uniquement L'humanité, puisque j'achète également chaque matin Le Progrès, Le parisien et Le Figaro. J'ai toujours été très intéressé par la presse et lorsque je travaillais encore à l'usine, j'achetais régulièrement Les Echos, mais aussi La Croix, car je suis un « coco catho. » Je revendique et j'assume totalement cette forme de liberté de penser. Je ne parlais pas trop de cela lorsque j'étais un élu de la République, mais c'est fermement ancré en moi, bien que je ne sois pas issu d'une famille particulièrement pratiquante. Mais j'ai été marqué par le curé de mon village, qui avait pris position en faveur du soulèvement du peuple algérien en 1954 et qui a réellement joué un rôle très important dans ma vie. Je suis encore en contact régulier avec lui. Le travail de mémoire est important.

Le rapport à la religion a été au cœur de votre vie politique, notamment au travers de vos prises de positions sur l'islam radical. A quand remonte votre rencontre « politique » avec la religion musulmane ?

Lorsque je travaillais chez Berliet, j'ai connu, comme militant syndical et politique, à la fonderie et aux forges, cette immigration algérienne qui constitue aujourd'hui 60 % de la population d'origine étrangère à Vénissieux. Il y avait là d'anciens dirigeants du FLN, qui menaient l'action syndicale avec nous. Par la suite, cela a joué un rôle dans mon autorité morale de maire, lorsque je recevais certains d'entre eux pour régler des problèmes relatifs au comportement de leurs enfants. J'ai appris durant cette période que les Algériens étaient aussi sensibles aux valeurs d'autorité que d'humanité.

Comment expliquez-vous le mouvement de radicalisation religieuse qui touche cette communauté que vous avez connue et avec laquelle vous avez milité ?

Pour moi il n'y a pas de radicalisation religieuse, car nous ne sommes pas confrontés à une montée du sentiment religieux, mais au développement d'un islam politique, bien loin de l'islam des lumières qui anime la majorité des musulmans. La France s'est bercée d'illusions dans les années 80, en ne prenant pas conscience de ce qui se jouait et en refusant surtout de regarder la réalité en face. Nous avons entretenu un mensonge pendant des années sur l'immigration et l'immigration clandestine, aussi bien au niveau de l'Etat que des partis politiques, et notamment de la gauche, en niant la réalité et les risques qu'engendrait ce mouvement à long terme. Ainsi nous avons fait le lit du Front National. D'autre part, nous avons fait une erreur fondamentale en choisissant de nous appuyer sur les grands frères, pour garder le calme dans les quartiers. Nous avons abandonné le rôle que nous devions jouer.

Mais quel est le rapport avec l'islam politique ?

La guerre civile en Algérie, après les élections qui amènent le FIS au pouvoir, constitue le deuxième point de crispation que nous n'avons pas su gérer. La France avait pris des contacts avec le FIS puisqu'il était programmé pour arriver au pouvoir. Mais une fois la guerre civile terminée, les hommes du GIA sont venus se mettre à l'abri en France, dans nos banlieues. Nous n'avons rien vu venir, mais ces combattants du GIA sont venus faire du prosélytisme chez nous. La crise du Jihad en France commence en réalité à cette époque ; j'en veux pour preuve l'affaire Khaled Kelkal à l'été 1995.

Personnellement, comment avez-vous pris conscience de tout cela ?

En fait, je prends réellement conscience du problème avec la montée en puissance dans les esprits des questions de sécurité. En 1995, lorsque je me retrouve avec le Front National à 29 % dans ma ville, je ne me pose pas la question de l'islamisme, mais je sais qu'il y a un problème beaucoup plus grave qu'on ne le dit. J'ai commandité une enquête auprès de la Sofres pour comprendre ce qui se passait et j'ai pu constater, comme je le pensais, que 95 % des électeurs du Front National n'étaient pas des fascistes en puissance, mais exprimaient une véritable peur. A partir de 1995, j'ai donc complètement changé ma façon de parler aux gens sur les questions de sécurité. J'ai appris à parler cash, sans faux semblant. Ensuite, il y a un événement qui s'est apparenté à un électrochoc dans ma tête, lorsque nous avons appris qu'il y avait deux gamins originaires de Vénissieux à Guantanamo en 2002. Nizar Sassi et Mourad Benchellali, tous les deux originaires du quartier de La Darnaise, aux Minguettes, qui étaient parfaitement intégrés, qui travaillaient.

Pourquoi estimez-vous qu'il ne s'agit pas de radicalisation religieuse ?

Parce que nous sommes face à une instrumentalisation politique de la religion. Nous n'avons pas mesuré, de bonne foi, le rôle joué par la politique de massification. Les musulmans, qu'ils soient immigrés ou enfants de l'immigration, représentent aujourd'hui la majorité dans la population totale d'une ville comme Vénissieux. C'est donc devenu un enjeu politique. Quand je fais expulsé l'imam Abdelkhader Bouziane, en 2004, quel sont les éléments de son discours ? Lapidation des femmes adultères, militantisme anti France, racisme anti Blanc. Où est le rapport avec la religion, avec le social ? Les responsables politiques de notre pays doivent oser dire non à l'islam politique. Il faut arrêter de se cacher derrière la notion de stigmatisation pour ne rien faire. Je crois beaucoup aux mots ; il faut dire les choses. Nous ne ferons pas l'économie d'un grand débat transcendant les étiquettes politiques, pour réaliser un état des lieux et un diagnostic partagé par tous sur ce qui se passe dans certains territoires. Et nous devons être capables de tendre la main aux musulmans de France, mais aussi de leur parler les yeux dans les yeux et de leur dire qu'ils doivent se mobiliser pour avoir toute leur place dans la société, mais aussi pour écarter ceux d'entre eux qui ne veulent pas respecter les principes de notre République.

N'est-il pas déjà trop tard pour inverser le mouvement ?

Dire qu'il est trop tard ce serait encore faire preuve de lâcheté. Il faut que l'on se réveille et c'est avant tout l'affaire de toute la classe politique. Car nous avons un point commun, un ciment unique, la République et la nation française. Le mélange est essentiel et à ce titre la suppression du service militaire a été une catastrophe. J'ai déposé, il y a plus de 10 ans, un projet de loi pour que nous ayons un service civique obligatoire et renouvelable, pour les garçons comme pour les filles, à partir de 16 ans. Mais le problème est plus profond. Il faut revenir à certains fondamentaux pour que chacun trouve sa place dans la société. La formation par alternance, l'apprentissage à partir de 14 ans participaient de cette ambition. De même, la création du collège unique est une catastrophe. Je n'ai pas peur d'assumer ces positions et je me fiche complètement que l'on me traite d'archaïque. Le problème est tel aujourd'hui que sa résolution appelle des mesures fortes.

Quel genre de mesure ?

Nous devons intervenir dans certains quartiers où il n'y a plus aucun service d'ouvert après 19h, où le taux de chômage est de plus de 60 % et où le trafic de drogue est devenu banal. Car ce sont aujourd'hui de véritables bombes à retardement. Je pense que dans ces quartiers bien précis, il faudrait investir pendant plusieurs années sur de véritables « casques bleus » de la République, qui s'occuperaient de tout : emploi, sécurité, éducation, santé… Il faut des représentants de l'Etat installés sur site en permanence pendant tout le temps qu'il faudra, même si cela doit prendre plusieurs mois, voire plusieurs années. C'est la seule solution pour reconquérir ces territoires qui échappent aujourd'hui à la République. Mais il est urgent d'agir. Et je vous rappelle que j'ai lancé cette idée en 2007… Dix années se sont passées et rien n'a été fait.

Peut-on dé-radicaliser les jeunes qui ont succombé à l'appel du jihad et surtout qui peut faire ce travail ?

Je n'aime pas ce mot de dé-radicalisation et malheureusement je ne sais pas répondre à cette question. Mais je sais en revanche qu'il faut impérativement que les choses bougent chez les français de confession musulmane. La clé est entre leurs mains. Et ce travail ne doit pas se faire uniquement auprès des enfants nés de l'immigration. Les convertis, qui représentent 30 % des français présents en Syrie et qui sont parmi les plus dangereux et les plus extrémistes, doivent aussi être intégrés dans ce travail de fond. Il est essentiel de faire confiance à la majorité des musulmans, mais en les appelant à s'engager et à prendre les choses en mains.

Sur la question du voile à l'école, par exemple, que vous avez largement contribué à médiatiser, faut-il aller jusqu'à braquer les plus extrémistes ?

La question est mal posée ; à mon sens c'est le fait que certaines jeunes filles portent des foulards qui braquent les gens. On ne peut pas tout accepter au nom d'une éventuelle paix sociale. A ce train-là, nous allons laisser s'installer la charia petit à petit. Car la question du voile, et notamment du voile intégral, n'est que la partie émergée de l'iceberg. Quand vous avez dans un quartier des gamines de moins de 18 ans qui ne peuvent pas s'habiller comme elles voudraient, qui ne peuvent pas aller au planning familial, qui sont obligées de se faire exempter de cours de sport… c'est tout simplement une prise de contrôle du territoire par certains. On en revient au sujet de la massification que j'évoquais précédemment, car plus la massification est importante et plus cette prise de contrôle du territoire est oppressante.

Est-ce que ce constat sans appel d'une situation aussi mal engagée vous inquiète ou pensez-vous que les choses peuvent encore évoluer ?

A court terme je suis inquiet, en effet, mais je me dis que l'histoire de la France s'est toujours écrite dans la douleur et je pense qu'il en ira de même cette fois. Pour reprendre les mots de Churchill, je pense : « qu'Il y aura du sang et des larmes. » Il y en a déjà, mais je crains que ce ne soit rien au regard de ce qui nous attend. La France aura besoin de nouveaux dirigeants pour que la prise de conscience soit réelle et pour qu'elle aboutisse sur une solution durable. Ceci dit, à long terme je suis convaincu que la France trouvera la force de se relever.

Dates

1946 : Naissance à Vienne le 19 janvier, dans une famille d'ouvriers paysans.

1963 : Entre chez Berliet comme fraiseur – outilleur. Reste dans l'entreprise jusqu'en 1984, où il exerce des responsabilités syndicales pendant 19 ans.

1964 : Adhésion au Parti Communiste.

1977 : Elu conseiller municipal à Vénissieux.

1979 : Elu au Comité Central du Parti Communiste, tout en continuant de travailler à l'usine.

1978 : Elu conseiller régional. Reste en poste pendant 8 ans.

1985 : Elu maire de Vénissieux, où il succède à Marcel Houel. Il reste en fonction jusqu'en 2009, avant de laisser son fauteuil à Michèle Picard.

1993 : Elu député ; un siège qu'il garde jusqu'en 2012.




Jacques DONNAY
Journaliste

Ses derniers articles

Abonnez-vous à l'offre Papier + Numérique

Le Tout Lyon Hebdomadaire régional à dominante économique

  • ›   Pour plus de contenu, papier + web
  • ›   l’accès aux annonces légales,
  • ›   l’accès aux ventes aux enchères.
Je m'abonne

À lire également


Réagir à cet article

Message déjà envoyé Adresse e-mail non valide