Fermer la publicité

Dossier / Les PME et TPE tardent à relever le défi de la transition numérique

le 07 juillet 2017 - Jacques DONNAY - Dossiers

Dossier / Les PME et TPE tardent à relever le défi de la transition numérique

Tout juste 18 mois après le colloque « L'entreprise du futur », organisé à Lyon pour sensibiliser les entreprises à l'urgence de relever le défi de la transition numérique, le message semble toujours difficile à transmettre et l'embellie annoncée tarde à se confirmer. Si les grands groupes, les ETI et les grosses PME ont déjà engagé le mouvement depuis quelques années, la grande majorité des petites entreprises montrent beaucoup moins d'entrain. Une frilosité qui pourrait avoir des conséquences terribles selon les principaux spécialistes du digital, de l'informatique et de l'industrie du futur.

Le retard pris par un grand nombre de petites entreprises de l’Hexagone dans le mouvement planétaire vers la transition numérique constituerait-il un handicap insurmontable pour l’économie française ? Les chantres du catastrophisme l’affirment. Les tenants d’une ligne plus mesurée constatent, en revanche, que la prise de conscience est bien réelle et que l’écosystème numérique affiche un dynamisme et une vigueur exceptionnels, notamment en Auvergne-Rhône-Alpes. Entre ces deux positions, beaucoup de spécialistes évoquent surtout une réalité contrastée. Le mouvement est bel et bien lancé, les actions de sensibilisation se concrétisent peu à peu, mais des résistances demeurent.

Les entreprises françaises, et notamment les plus petites, restent timides dans l’usage qu’elles font des outils numériques. Les chiffres sont à ce titre sans appel : à peine la moitié des entreprises françaises employant de 10 à 20 salariés ont un site internet et une proportion encore plus faible l’utilise comme canal de vente. « Pourtant, le numérique permet aux PME de diminuer leurs coûts, d’augmenter leur visibilité et donc leur chiffre d’affaire, d’améliorer la qualité de leur processus et de leurs produits, affirmait récemment Max Huard, Pdg d’Oracle Corporation. Dans un contexte de concurrence accrue par la mondialisation et plus récemment par la crise, ces atouts sont cruciaux pour la croissance de ces entreprises... »

Une priorité de l’exécutif régional

Le message est passé dans les sphères gouvernementales et l’adoption du numérique par toutes les entreprises est désormais un axe fort de des politiques non seulement au niveau national, mais aussi à l’échelon régional et métropolitain. Car la transformation digitale n’est pas un choix. C’est une obligation pour les entreprises, si elles veulent survivre dans un contexte où le client, désormais hyper-connecté, a pris le pouvoir.
Juliette Jarry, vice-présidente de la Région Auvergne-Rhône-Alpes déléguée au numérique, en est parfaitement consciente et s’applique à partager ses convictions au sein de l’exécutif régional.

« Le numérique fait vraiment partie des priorités de la Région Auvergne-Rhône-Alpes et nous avons voté une feuille de route stratégique en février 2017 avec trois priorités : les infrastructures, qui sont une condition sine qua non pour que les entreprises puissent se développer ; l’accompagnement des entreprises à la transformation numérique, mais aussi tous les aspects liés à la formation ; la transformation numérique de la Région elle-même et la création des conditions sur son territoire pour faire passer la confiance numérique à tous les étages. »

La Région s’efforce donc de jouer un rôle d’ensemblier. Sur un territoire très riche d’initiatives, elle entend créer les conditions pour fédérer l’ensemble des acteurs, afin que cela bénéficie à tout l’écosystème régional. « La collectivité doit tenir compte de l’indispensable équilibre territorial, précise-t-elle. Notre région compte un certain nombre de zones rurales et nous devons tendre vers l’homogénéité. C’est une question de développement économique mais aussi d’aménagement du territoire. » Un impératif qui passe avant tout par les infrastructures.


La Région et la Métropole de Lyon jouent la carte de la complémentarité

A cette quête d’équilibre, qui est au cœur de l’action de la Région, la Métropole de Lyon ajoute une quête d’excellence. « Notre rôle est de forger un environnement numérique de très bonne facture, pour donner un accès facile aux infrastructures. Nous avons engagé une action pour un déploiement à 100 % de la fibre optique sur l’ensemble du territoire et nous sommes en train de terminer ce réseau qui s’appelle La Fibre Grand Lyon, dont la mise en place a nécessité plusieurs années de travaux », commente Karine Dognin-Sauze, vice-présidente de la Métropole de Lyon en charge du développement numérique.

Des actions complémentaires que les deux collectivités veulent assurer en parfaite cohérence. « Nous sommes dans des approches écosystémiques et chacun a finalement un périmètre d’action assez bien défini, confirme Karine Dognin-Sauze. La Région œuvre à une mise en cohérence sur un périmètre large, tandis que nous, Métropole de Lyon, sommes sur un écosystème qui correspond à un bassin de vie plus étroit. Je crois que l’orchestration est bonne et c’est ainsi que nous allons avancer rapidement. »

Son homologue de la Région abonde dans son sens : « La Région et la Métropole de Lyon doivent travailler ensemble. La Métropole est innovante et c’est une chance. Le tout est de bien se répartir les tâches. » Ainsi, pour Juliette Jarry, la Région doit garder la main sur la formation qui est une compétence centrale quand on parle de transformation numérique des entreprises.

« Il y a en Auvergne-Rhône-Alpes entre 5 000 et 7 000 postes qui ne sont pas pourvus faute de salariés, rappelle-t-elle. Quand on met ces chiffres en regard de la situation de l’emploi en France, on voit qu’il y a du travail. C’est incontestablement un enjeu clé pour l’avenir. »

Alain Prallong : « Déterminer les besoins majeurs de chacun pour commencer »

Président de la fédération C​inov-IT, qui réunit 900 entreprises de la filière numérique

Les PME et TPE ont elles enfin pris le virage de la transformation numérique ?

Les TPE sont en retard au niveau de la transformation numérique, c’est évident, mais le travail de sensibilisation est engagé. En fait, ce sont surtout les artisans qui sont en retard. Pour les TPE, la situation n’est pas la même dans tous les métiers. Dans le secteur du tourisme, par exemple, on a pris très tôt en mains la numérisation de l’activité, au sens essentiellement commercial. Le moindre hôtel, même de taille modeste, a un site internet et propose un service de réservation en ligne. Mais, j’insiste sur ce point, ce n’est pas le cas de tous les secteurs.

Justement, tous les secteurs ont-ils besoin de franchir ce pas ?

Non, en effet, et c’est une difficulté majeure que nous rencontrons dans notre travail de sensibilisation. C’est d’ailleurs l’un des points qui a poussé à l’échec le programme de transition numérique porté par l’Etat. Vouloir tout aligner sur des besoins homogènes n’a pas de sens. En ce qui nous concerne, nous avons toujours préconisé de faire, dans un premier temps, une cartographie des besoins par métiers.

Il ne s’agit pas de détailler tous les métiers, bien entendu, mais de prendre de grands secteurs : tourisme, petite industrie, métiers de bouche… A partir de là, il faut regarder quels sont les besoins et quelles sont les priorités. Dans certains cas, il faudra un site internet pour présenter les produits, pour réaliser les premiers devis… dans d’autres il faudra mettre en place un outil de relation client. Une fois que nous aurons déployé toutes les briques de la transformation numérique, nous arriverons au même point, mais il nous semble essentiel de déterminer les besoins majeurs de chacun pour commencer.

Quels sont les principaux freins dans les entreprises qui font encore de la résistance à la transformation numérique ?

Les freins se situent à plusieurs niveaux. Tout d’abord, nous remarquons que très souvent c’est le chef d’entreprise lui-même qui constitue un frein. Nous constatons d’ailleurs que, lorsque le chef d’entreprise est une femme, le frein est moins fort, bien que nous n’ayons pas de chiffres précis pour apprécier cela. Ensuite il y a un frein qui est lié à la crainte de l’inconnu, à une éventuelle perte de maitrise. S’ajoute à cela la crainte du « hacking », donc la problématique de la sécurité. C’est d’autant plus étonnant que les chefs d’entreprise, dans le cadre privé, n’hésitent pas à utiliser internet pour réaliser des achats, pour consulter leurs comptes bancaires.

Enfin, il y a un frein lié au financement. Certains s’imaginent que cela va coûter très cher et qu’ils n’ont pas les moyens de financer cette opération. Ils ignorent souvent qu’ils ont accès aux financements qui existent, notamment au niveau européen. On commence à en entendre parler, mais les collectivités locales doivent impérativement renforcer leur action à ce niveau-là, pour que les entreprises de leur territoire aient conscience de ce qu’elles peuvent faire et à quel coût.

Justement, quel est le coût de la transformation numérique pour une entreprise ?

Nous avons réalisé une étude assez précise sur ce sujet et nous sommes arrivés à la conclusion que, pour les plus petites entreprises, il faut prévoir un investissement de l’ordre de 10 à 15 000 €. Ensuite on monte progressivement et on arrive à une moyenne de 25 000 €. Il faut donc aider les entreprises à évaluer leur besoin. Pour cela, il faudrait mettre à leur disposition des conseils pour chiffrer le coût de l’opération. C’était d’ailleurs intégré dans le programme gouvernemental de transition numérique, mais c’est l’un des volets qui n’a jamais été mis en place. La constitution d’un annuaire de compétences, dans lequel l’artisan ou le patron de TPE pourrait trouver l’interlocuteur proche de chez lui et qui pourrait l’aider à chiffrer son propre plan de migration, doit être une priorité.

Une situation contrastée

Pour le consultant Anthony Bochert, contrairement aux PME et TPE, les grandes entreprises sont déjà à l’heure de la transition numérique.

Consultant indépendant dans la dématérialisation de documents et l’échange de documents et de données informatiques, Anthony Bochert est basé à Lyon mais il intervient dans le monde entier. Positionné sur ce créneau depuis 2005, il réalise la majeure partie de son activité en région parisienne. « Tout simplement parce que la plupart de mes clients sont de grands donneurs d’ordre de l’industrie automobile ou de la grande distribution et qu’ils sont basés là-bas », explique-t-il.

Pour lui, qui travaille essentiellement avec de grandes entreprises, la France n’accuse pas un retard aussi important qu’on le pense généralement. « Le développement des espaces de coworking est un symbole de cette démarche, analyse-t-il. Nous ne sommes pas en avance, mais nous allons dans le bon sens. » Ce qui ne l’empêche pas de constater que les PME, TPE et artisans ont encore besoin d’être sensibilisés à ces problématiques. « Il y a une crainte dans les petites entreprises par rapport à l’adoption des nouveaux outils numériques, qui est avant tout liée à la méconnaissance », estime-t-il. Avant d’ajouter que la résistance naturelle au changement, forte dans la mentalité française, joue aussi un rôle.

ReCom met le numérique au service de la prospection commerciale

Spécialisée dans la prospection commerciale, l’entreprise lyonnaise utilise abondamment les outils digitaux pour assurer sa mission et s’applique à sensibiliser ses clients à une inéluctable transformation numérique.

Créée à Lyon il y a 4 ans par Jean-Michel Berjaud, ReCom intervient sur le créneau de la prospection commerciale BtoB. « Nous sommes 10 personnes et nous faisons la première partie de la prospection commerciale, celle qui consiste à identifier les prospects, constituer des fichiers, prendre contact avec ces prospects et aller jusqu’à la prise de rendez-vous. Ensuite, 9 fois sur 10, notre travail s’arrête là. Notre client prend la main et va vendre son produit ou son service », explique-t-il.
Pour assurer sa mission, ReCom intègre de plus en plus d’outils numériques, qui automatisent un certain nombre de tâches répétitives et sans grande valeur ajoutée : constitution de fichiers avec recherches automatisées, envois d’emails automatisés selon des scénarios prédéfinis pour pré-qualifier les contacts, idem sur les réseaux sociaux professionnels comme Linkedin avec une automatisation des prises de contacts, des envois de messages avec des critères précis, organisation de webs conférences pour attirer des prospects sur des thématiques parfaitement ciblées et ensuite prise de contact automatique avec ceux qui ont participé, identification par des outils spécifiques des visiteurs de sites internet pour là encore prend des contacts ciblés…

« En fait, nous mettons le pied à l’étrier aux entreprises qui ne savent pas faire, soit parce qu’elles n’ont pas les outils, soit parce qu’elles n’ont pas le temps », poursuit Jean-Michel Berjaud, qui travaille principalement avec des TPE et des PME employant jusqu’à une centaine de salariés. Si ReCom s’adresse exclusivement à une clientèle BtoB, l’entreprise se fait fort en revanche de s’adapter à tous les secteurs d’activités. « Dans les faits, nous avons un tiers de clients dans l’industrie et deux tiers dans les services. Cela va de la boulonnerie spéciale pour l’aéronautique au matériel médical pour les kinés, de l’assurance à la formation, du conseil à la conception de logiciels… »
Autant de secteurs dans lesquels il sent une réelle volonté d’aller vers la digitalisation. Toutefois, si la prise de conscience est réelle, le passage à l’acte reste encore compliqué. « Mais les entreprises veulent progresser. Le mouvement de mise en marche est lent, mais l’envie de se lancer est incontestable. De toute façon, il ne faut pas aller trop vite, ni chercher des solutions magiques qui répondent à toutes les problématiques. Il faut prendre du temps, bien définir son besoin, afin de déterminer précisément les outils adaptés à chaque situation », conclut Jean-Michel Berjaud.

Pilot’In revendique le droit à l’erreur

Jeune agence digitale lyonnaise, Pilot’In entend intégrer le Top 5 du secteur à l’horizon de 5 ans, en travaillant avec des PME industrielles, dans l’immobilier et dans le retail.

Installée à Lyon, dans le quartier des Terreaux, Pilot’In emploie 14 personnes convaincues des bienfaits de la transition numérique. Portée par Julien Dereumaux, président de cette SAS qu’il a créée en 2013, alors qu’il n’avait pas encore 25 ans, l’entreprise développe des sites internet et défini des stratégies web au service de ses clients.


« Ce qui est formidable avec le digital, c’est qu’on a le droit à l’erreur, s’enthousiasme-t-il. On peut toujours se remettre en question et donc s’améliorer en permanence. Le digital permet de tester beaucoup d’hypothèses et ensuite de voir ce qui marche ou non, pour passer à l’étape suivante. On peut changer de stratégie tout au long de la vie d’un projet et c’est une chance exceptionnelle. Je m’efforce d’accompagner les entreprises sur ce droit à l’erreur ».

Les PME employant de 10 à 300 salariés constituent le cœur de cible de Pilot’In, qui les accompagne sur l’ensemble de leur réflexion en matière de digitale. Il s’agit le plus souvent d’entreprises qui ont entre une dizaine et une vingtaine d’années d’existence, qui disposent déjà d’un site internet, qui utilisent déjà les réseaux sociaux et qui ont déjà fait de l’emailing. « Mais elles ne savent pas si leur pratique est réellement bonne et surtout elles ne savent pas comment s’améliorer. Donc nous les accompagnons en amont sur leur problématique digitale, en structurant leur démarche », détaille Julien Dereumaux.

Un travail de co-construction auquel le président de Pilot’In attache une importance toute particulière. Tout commence par une phase initiale de six semaines, durant laquelle il organise plusieurs ateliers de brainstorming avec les dirigeants de l’entreprise. « Nous rencontrons leurs clients, les managers de l’entreprise… nous réalisons des interviews et nous déterminons ensuite le meilleur axe en termes de stratégie digitale. Une fois que cette étape est achevée, nous développons les outils : site internet, réseaux sociaux, campagnes d’emailing… L’idée est de co-construire cette démarche individuelle avec eux, pour qu’il se l’approprient pleinement. »

Dans un deuxième temps, Pilot’In assure un suivi régulier des dossiers, avec des rencontres tous les mois pour voir ce qui a marché et ce qu’il faut faire évoluer sur le long terme. « On est dans cette logique de droit à l’erreur et d’amélioration permanente qui me tient à cœur et qui me semble essentielle », conclut Julien Dereumaux.



À lire également


Réagir à cet article

Message déjà envoyé Adresse e-mail non valide