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Mourad Merzouki, un récital hip-hop à lui tout seul

le - - Grand témoin

Mourad Merzouki, un récital hip-hop à lui tout seul
© Céline Vauthey

Deuxième directeur de Centre chorégraphique national issu de la mouvance hip-hop, Mourad Merzouki est un symbole à lui tout seul de l'intégration à la française. Jeune homme décidé, il a entamé une brillante carrière de chorégraphe avant de devenir l'une des figures les plus importantes de ce mouvement. Alors qu'il fête depuis la semaine, dernière les 20 ans de la compagnie Käfig à la Maison de la danse et à Créteil, rencontre à bâtons rompus avec un artiste qui semble être resté un éternel jeune homme, avec les pieds bien ancrés dans le sol et la tête toujours dans les nuages.

Vingt ans ça se fête ? Comment fêtez-vous ça ?

C'est bien sûr un rendez-vous avec le public, avec les artistes, avec tous ceux qui de près ou de loin ont partagé l'aventure Käfig avec nous, à Lyon et à Créteil, deux villes où j'ai une histoire particulière avec le public. On va le fêter en diffusant un documentaire réalisé pour les 20 ans de la compagnie, un ouvrage qui retrace ces années folles, une proposition d'un spectacle que j'ai appelé Carte blanche et qui réunit six danseurs qui ont fait partie de la compagnie des différents spectacles, de Käfig à Pixel. C'est un moment particulier de revoir ces danseurs que j'ai rencontrés il y a 20 ans, qui ont fait leur propre chemin. On va se retrouver pour souffler les bougies de cet anniversaire. On partage aussi régulièrement sur les réseaux sociaux des photos qu'on ressort des tiroirs et qu'on n'avait pas forcément partagées avec les spectateurs. L'idée c'est de montrer un peu l'envers du décor de 20 ans d'histoire, partager tout ce que le public ne voit pas, tout ce qui se passe sur scène mais aussi derrière, qui est aussi extrêmement intense. On peut oublier qu'une compagnie, c'est un travail autour, un investissement énorme pour arriver à concevoir un spectacle ou monter des projets. Se souvenir de cette énergie qui gravite autour d'un spectacle.

Pourriez vous nous raconter la genèse de l'histoire ?
Au début, c'était totalement par hasard. Mon père m'avait inscrit dans une école d'arts martiaux à l'âge de 7 ans, cette école est devenue aussi une école de cirque. Ma passion pour le spectacle vient sans doute de cette rencontre avec le cirque et les arts martiaux. Quand le hip-hop est arrivé en France dans les années 80, cette danse était acrobatique, énergique, généreuse, je me suis retrouvé dedans. Avec les copains, on a eu plaisir à la pratiquer comme tout le monde, mais aussi parce que nous avions déjà cette faculté d'acrobate qu'on avait appris à l'école de cirque. À 17 ans, nous avons eu envie de monter notre premier groupe de danse et on a fait nos premières esquisses chorégraphiques. Jean-Marie Bihl, le directeur du théâtre de Saint-Priest à l'époque, nous a vite repérés. Pour nous, c'était le rêve américain, on passait de la rue au théâtre, où nous n'avions jamais mis les pieds. La première chorégraphie a eu un impact fort. C'est comme ça que nous sommes rentrés dans cet espace, dans le théâtre, avec cette volonté aussi de vouloir en faire un métier. Arrivés dans le théâtre, nous avons rencontré des danseurs, des chorégraphes contemporains. Je pense à Maryse Delente, c'était la première fois qu'on comprenait que la danse pouvait être un métier. Nous étions très jeunes, naïfs, mais passionnés. Nous, c'était Kader Attou, Chaouki Saïd, Éric Mezino et moi, la bande d'Accrorap. Avec le désir de se professionnaliser, de faire évoluer cette danse.

"Depuis 20 ans, j'ai créé 26 pièces et donné plus de 2 800 représentations"

Comment est né Käfig?

En 1995, après la séparation d'Accrorap, Guy Darmet m'a accueilli pour un nouveau projet, que j'ai appelé Käfig. C'était le nom du spectacle. Qui veut dire cage en allemand et en arabe parce que les danseurs étaient originaires soit d'Afrique du Nord, soit d'Allemagne. À l'époque c'était le sentiment que nous avions, d'être enfermés dans une case. Il y avait ce désir de la briser pour s'envoler, pour s'ouvrir à l'autre. J'ai décidé de donner ce nom à la compagnie, comme un contrepied, le désir de construire sans limites, sans barrières. Depuis, j'ai créé 26 pièces, fait 2 800 représentations, soit une moyenne de 140 représentations par an. Je suis très fier de ce rythme quand on sait que la moyenne de la danse, c'est moins de 10 par an. Je suis ravi de constater que ce travail a intéressé le plus grand nombre, et quand je vois le public si mélangé, tout ça m'anime. Cette danse a su trouver son chemin dans le paysage chorégraphique français, alors que c'était loin d'être gagné au départ. Beaucoup parlaient d'une danse éphémère. 2 800 représentations dans 58 pays, c'était juste inimaginable quand on a commencé. Jouer à Paris, déjà c'était le rêve. 20 ans plus tard, non seulement mon travail été vu partout mais il est repris dans des pays comme la Chine, l'Inde, le Brésil ou la Colombie.

Justement, comment avez vous inventé votre modèle économique ?
Au début, j'avais toujours une épée de Damoclès sur la tête. J'ai été très peu accompagné par les partenaires publics. Pendant presque 15 ans, je fonctionnais à 97 % d'auto-financement. 3 % d'argent public. Ce qui était peu par rapport au rythme de la compagnie, au nombre de personnes de personnes que j'embauchais, une trentaine et la responsabilité que j'avais était importante. Il fallait donc que je crée, en ayant le souci permanent que si une de mes pièces ne tournait pas je prenais le risque de mettre la clé sous la porte. J'ai ainsi structuré la compagnie de manière à ce que les recettes que j'engrangeais à chaque tournée financent en grande partie la création d'après. C'est comme ça que j'ai construit l'histoire de la compagnie. Puis petit à petit j'ai commencé à obtenir la confiance des institutions. L'ouverture de Pôle Pik à Bron, en 2009, m'a permis de travailler dans de meilleures conditions jusqu'à ma nomination au CCN de Créteil qui a confirmé l'intérêt qu'avaient les partenaires publics pour le hip-hop. Longtemps, j'ai été comme un funambule et il ne fallait pas faire de faux-pas. Cela m'a donné l'énergie nécessaire pour tenir.

Quel regard portez vous sur les années écoulées ?
Je me réjouis de voir que le hip-hop continue cette histoire singulière. Plus de 30 ans après, la danse hip-hop prolonge son évolution dans la rue, dans les battles, dans les clips à la TV, elle conserve cette fougue, cette énergie, cette générosité qui incarne l'esprit hip-hop. Dans le même temps, elle est présente dans les théâtres avec des propositions d'auteur, une véritable écriture, des prises de risque. Ces allers-retours entre l'espace urbain, le théâtre, la rue et l'institution a permis au hip-hop d'avoir une place particulière et poursuivre son chemin. Si nous étions restés dans la rue, si nous étions restés sur un travail démonstratif, le hip-hop n'aurait pas forcément continué d'exister. Mais aujourd'hui, c'est une danse présente sur les scènes internationales, qui touche tous les publics, qui n'a pas peur d'aller vers l'autre. Il faut la maturité de ces acteurs du hip-hop..

"L'intelligence de la danse française est là, capable de laisser des espaces s'ouvrir pour des rencontres entre contemporain et hip-hop".

Que pensez vous que la danse hip-hop a apporté à la danse contemporaine ? Et inversement ?
Il y a eu des rendez-vous importants autant pour la danse hip-hop que pour la danse contemporaine. Dans les années 90, l'arrivée du hip-hop a peut-être posé des questions à la danse contemporaine, ce vocabulaire, cette gestuelle qui apportait un autre dynamisme et surtout un autre rapport au corps. Ça l'a bousculée, interrogée, remise en question. Et dans l'autre sens, le fait que les danseurs de hip-hop se soient intéressés à la danse contemporaine a été extrêmement précieux. De voir comment celle-ci se construit, les questions qu'elle se pose, son rapport à la musique, son rapport au corps nous a aidés à construire notre rapport à notre propre univers. L'intelligence de la danse française est là, capable de laisser des espaces s'ouvrir pour des rencontres entre contemporain et hip-hop. Tout ça nous a fait grandir. À l'étranger, la danse hip-hop n'a pas évolué de cette façon parce qu'il n'y a pas eu d'espaces favorables aux rencontres.

Comment voyez vous l'avenir du hip-hop ?
Il poursuit sa route, fait son chemin dans le paysage chorégraphique français. Nous étions loin d'imaginer Kader et moi, que des artistes de hip-hop puissent être nommés à la tête d'un CCN. C'est un signe fort de la bonne santé de cette danse, de sa créativité, une étape. Parce qu'aujourd'hui des artistes, il y en a, beaucoup. J'ai créé deux festivals qui reçoivent énormément de compagnies, de propositions diverses et je m'aperçois que chacun à son endroit n'hésite pas à être créatif, à vouloir faire que sa son propre parcours puisse apporter une pierre à l'édifice. Maintenant la balle est dans le camp des artistes, que les uns et les autres continuent pour que la danse hip-hop ne s'essouffle pas. Bien sûr il y a la question des lieux, des moyens et j'ai créé Karavel et Kalypso pour donner la possibilité, l'espace nécessaire aux compagnies puissent montrer leur travail.

Vous avez mutualisé les deux festivals. Pensez vous qu'il est temps d'inventer pour les compagnies de nouveaux modèles économiques ?
Oui, c'est une des conditions qu'il va falloir que nous intégrions, nous artistes, institutions. Nous sommes arrivés à une période où si nous ne repensons pas notre manière de faire la danse, de faire la culture, de faire la société, je crains que nous nous trouvions en difficulté. Aujourd'hui j'ai la chance de pouvoir imaginer des rendez-vous singuliers, originaux. Je  n'hésite pas à le faire au risque de créer des réactions. Je n'hésite pas à bousculer les lignes, les habitudes. Il faut que nous soyons tous inventifs, créatifs mais pas seulement au plateau, aussi sur la manière dont nous construisons nos projets. Il faut continuer à réfléchir à d'autres méthodes. Grâce à ce rapprochement des deux festivals, je peux accueillir cette année une cinquantaine de compagnies. faire 105 représentations en deux mois et demi, faire circuler les artistes entre la région Auvergne-Rhône-Alpes et l'Île-de-France. C'est un signe positif.

Vous pourriez envisager de revenir définitivement à Lyon ?
Je n'ai jamais voulu quitter Lyon. J'ai postulé à Créteil parce que je n'avais pas d'autre alternative. Je fais le grand écart entre les villes, j'apprends beaucoup à Créteil, mais c'est très intense. J'espère un jour pouvoir poser mes valises dans ma ville de cœur, ma ville de naissance avec l'accompagnement que j'ai toujours espéré comme artiste et citoyen.

www.maisondeladanse.com
 

Ses dates clés

2012 Nommé chevalier dans l'Ordre national de la Légion d'Honneur

2009 Ouverture de Pôle Pik et nomination à la direction générale du CCN de Créteil
1996 Création de Käfig, le spectacle et la compagnie
1980 Entrée à l'école de cirque de Saint-Priest
1973 Naissance à Lyon




Gallia VALETTE-PILENKO
Journaliste

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