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Sabine Roux de Bézieux : « Les associations sont le signe de la vitalité des Français »

le - - Grand témoin

Sabine Roux de Bézieux : « Les associations sont le signe de la vitalité des Français »
Sabine Roux de Bézieux

Présidente de la Fondation Araok, sous égide de la Fondation de France, et de la Fondation de la Mer, Sabine Roux de Bézieux jette un regard éclairé sur la philanthropie, l'écosystème des fondations et des associations, ainsi que la place des femmes dans la société et dans le monde économique. Un témoignage lucide et pertinent, signe d'une hauteur de vue et d'âme.

Comment est née la Fondation Araok ? Quels buts poursuit-elle ? Quelles sont les cibles ?

Après la cession de la première entreprise qu'il avait créée, mon mari, Geoffroy Roux de Bézieux a souhaité allouer à une fondation la part de la vente non réinvestie dans d'autres projets professionnels. Nous avons tout d'abord choisi un nom et un objet : le nom est celui d'une maison de famille, Araok, un mot breton qui signifie « En avant » ; l'objet est d'aider des personnes à avancer dans leur vie, à repartir de l'avant.

Pourquoi vous êtes-vous placés sous l'égide de la Fondation de France ? Quel intérêt ? Quel regard portez-vous sur la Fondation de France et son action ?

En 2005, la Fondation de France était la seule Fondation abritante à objet large et le statut de fonds de dotation n'existait pas (2010). Notre notaire de famille n'avait jamais créé de fondation, notre avocat habituel non plus. La Fondation de France nous a offert un cadre souple et efficace pour démarrer. Nous avons peu à peu découvert la diversité des actions de la Fondation de France, en France comme à l'international.

« Nous avons plutôt appris à nous engager qu'à nous indigner »

Qu'est-ce qui a motivé votre engagement solidaire ? Qu'est ce qui vous révolte aujourd'hui dans cette société que beaucoup jugent individualiste ?

Créer une fondation est d'abord un aboutissement. Pour nous, ce fut le fruit de nos éducations, tournées vers les autres. Nous avons plutôt appris à nous engager qu'à nous indigner, ou plus précisément à ne pas rester au stade de l'indignation mais immédiatement envisager l'action. Evidemment, on peut se lamenter de l'indifférence de beaucoup face aux pauvretés et aux injustices, mais je préfère admirer tous ces jeunes qui mettent leur temps et leur énergie au service de l'économie sociale et solidaire ou de l'environnement. Parlons davantage de ceux-là.

Avez-vous envisagé la transmission de votre œuvre philanthropique ? Vers qui ? Comment ?

Notre action se déploie essentiellement au travers d'associations que nous soutenons, ponctuellement ou dans la durée. La question de la transmission ne se pose donc pas, pour nous, comme celle d'une entreprise ou d'un patrimoine immobilier : nous souhaitons avant tout transmettre à nos enfants la joie de donner. Ensuite, chacun utilisera ses propres talents pour mener son projet philanthropique, avec notre soutien s'ils le souhaitent. Nous tenons aussi à ce qu'aucun de nos projets ne dépende entièrement de l'un ou de l'autre : ce serait présomptueux et dangereux.

Dans quelle mesure votre foi influe-t-elle sur votre action et vos décisions ?

La primauté de la personne humaine guide nos décisions, elle est au cœur de la foi chrétienne et la raison de nos engagements. Je suis très impressionnée par la génération Jean-Paul II des JMJ de Paris (ndlr : Journées mondiales de la jeunesse) : ces jeunes d'alors ont aujourd'hui 40 ans et agissent dans la société avec intelligence et courage. Les « millénial cathos », eux, développent des applis et des start-up au service des plus fragiles : SDF, femmes enceintes isolées, prisonniers… Nous sommes heureux de les aider, car nous partageons le fondement de leur engagement.

Abordons la thématique de la philanthropie. La France, et plus largement l'Europe lui accordent-elles la place qui lui revient ? N'a-t-elle pas aujourd'hui d'autres territoires d'expression, comme l'Afrique ?

Je rentre du Niger où avec 200 euros, on finance entièrement la scolarité d'un enfant, une tenue d'uniforme et un repas complet par jour (source : Espoir Niger). La scolarité en France est de 6 120 euros pour un élève de primaire, en moyenne, selon les chiffres du ministère. Raisonner en termes d'impact ou d'effet de levier nous conduirait à dédier 100 % de nos efforts vers les populations les plus éloignées de nos standards de vie. Pourtant, il existe de vraies pauvretés près de chez nous, dont il ne faut pas se détourner : la notion chrétienne de prochain dit justement que le souci de l'autre commence sur son chemin.

Nous, les Français, aimons les concepts, les systèmes et les modèles intellectuels. Nous passons souvent plus de temps à concevoir le monde de demain qu'à le construire. Or, nous avons des atouts pour avancer. La France dispose d'abord d'une panoplie d'incitations fiscales qui encourage la philanthropie, même si des aménagements juridiques sont nécessaires pour rendre la création et la gouvernance des fondations plus accessibles.

Peut-elle irriguer tous les secteurs d'activité, tous les pans de la société ?

L'économie sociale et solidaire se développe, avec la recherche de nouveaux modèles plus respectueux de l'homme et de la planète : ces entreprises d'un nouveau genre explorent de nouvelles méthodes et la simplification de leur environnement doit être une priorité.

L'action philanthropique ne se heurte-t-elle pas à la réalité économique ? Peut-on concilier enjeux sociaux et sociétaux avec les contraintes financières et budgétaires ?

Vous posez la question des contraintes financières : elles sont réelles. Notre fondation ne peut financer qu'un projet sur 50 qui lui est présenté, et par ailleurs, je n'arrive pas à collecter assez de fonds pour la Fondation de la Mer qui agit pourtant pour l'espace le plus vital de notre planète. Alors que faire ? Je crois beaucoup dans le travail en mode collectif : la France s'enorgueillit de ses 1,4 million d'associations, elles sont le signe de la vitalité et de la générosité des Français. Leur efficacité serait redoublée si elles mettaient leurs forces en commun. Nous soutenons ainsi United Way, qui agit comme une plateforme intégrant une vingtaine d'associations dans des projets en faveur des jeunes de 12 à 18 ans, afin de les préparer à une future insertion dans le monde du travail. Les entreprises partenaires apprécient cette approche pragmatique, de même que les collectivités territoriales soucieuses de la bonne utilisation de fonds publics.

Auriez-vous d'autres exemples à livrer ?

Oui. Par exemple, le collectif pour les soins palliatifs : une demi-douzaine d'associations se sont regroupées pour publier des outils en direction des familles, désemparées devant la grave maladie d'un proche. L'Etat confie de plus en plus de ses missions à des acteurs associatifs privés, notamment dans le domaine médico-social. Cette démarche doit s'amplifier pour permettre l'expérimentation dans un environnement plus souple que l'Administration, pour focaliser les efforts publics vers ses missions essentielles et enfin pour impliquer les citoyens dans le développement de leurs territoires.

« Des centaines de femmes ont intégré les conseils d'administration et il ne me semble pas que les entreprises françaises aient sous-performé depuis lors »

Quelle est votre perception de la place de la femme dans la société et de manière plus précise, de sa représentativité dans le monde économique ?

La question de la place de la femme dans la société m'amuse toujours : nous sommes tout de même 50 % de la population. Nous occupons de la place, certains pensent peut-être trop de place, d'autres pas assez, mais la question est celle-ci : les femmes se sentent-elles à la bonne place ? Comme dans un théâtre, sont-elles dans l'orchestre ou dans le poulailler ? La loi Copé-Zimmerman, à laquelle j'étais peu favorable, a permis de faire entrer des centaines de femmes dans des conseils d'administration. Il ne me semble pas que les entreprises françaises aient sous-performé depuis lors… Il me semble qu'elles se plaignent davantage d'une gouvernance et d'une conformité alourdies, à la suite de malversations causées par des hommes, pour la quasi-totalité. Je ne peux donc qu'espérer que la féminisation des conseils entraînera la féminisation des postes de dirigeants. A ce titre, puis-je suggérer aux médias de ne plus publier des états-majors d'entreprises composés uniquement de messieurs ? Chacun peut agir à sa manière, n'est-ce pas ? De même que je suis optimiste en regardant les jeunes s'engager pour les autres et pour la planète, je crois que la jeune génération, éduquée dans des établissements mixtes, avec des mères qui travaillent, saura donner aux femmes la place dans l'orchestre qu'elles méritent. A elles aussi d'oser « se placer », bien sûr.

Propos recueillis par Julien Thibert et Laurent Odouard




Julien THIBERT
Journaliste

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